DECLARACIÓN

La récente élection d’un candidat d’extrême droite au Chili a plongé dans la stupeur une partie de sa population et les amis d’un Chili digne et démocratique. Face à cette perspective, nos organisations éprouvent les craintes les plus vives pour le sort des prisonniers politiques qu’il s’agisse des prisonniers Mapuche, des prisonniers issus de la révolte sociale de 2019 ou des prisonniers historiques. En effet, bien que les gouvernements qui se sont succédé au Chili pendant les 35 dernières années revendiquent leur attachement aux principes démocratiques, le problème de la prison politique n’a jamais disparu du pays. A cet égard, la situation de Mauricio Hernández Norambuena, résistant historique à la dictature de Pinochet, toujours détenu au Chili, interpelle particulièrement et interroge sur la reconnaissance effective des autorités chiliennes envers cette génération de militants qui ont lutté, au péril de leur vie et de leur liberté, contre une dictature dont on craint désormais la résurgence.
Parallèlement, et paradoxalement, la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme vient de rendre publique, le 23 janvier dernier, une décision de principe concernant Mauricio Hernández Norambuena qui, bien que visant le Brésil et non le Chili, fait date en matière des droits reconnus aux personnes détenues par le droit international. La question qui se pose désormais est de savoir si les autorités chiliennes tireront les conséquences qui s’imposent au regard de cette avancée du droit interaméricain et international des droits humains.
Militant des Jeunesses communistes dès l’âge de 14 ans, Mauricio Hernández a rejoint la résistance dans les années 80, avant d’intégrer, lors de sa création en 1983, le « Front Patriotique Manuel Rodriguez » (FPMR) constitué par le Parti Communiste Chilien (PPCH). Il est déjà connu sous le nom de « Comandante Ramiro », lorsque, le 7 septembre 1986, il dirige l’une des quatre unités du FPMR qui participent à l’attentat contre Pinochet.
En 1991, le gouvernement dit de la « transition démocratique », placé sous la tutelle de Pinochet demeuré commandant en chef des forces armées, annonce qu’il n’y aura de justice que « dans la mesure du possible » : nombre de prisonniers politiques de la dictature restent sous les verrous, tandis que les auteurs des crimes contre l’humanité demeurent impunis, lorsqu’ils ne bénéficient pas de promotions. La direction nationale du FPMR, qui s’est séparé du Parti communiste, s’engage alors dans une campagne de lutte contre l’impunité. Dans ce contexte, Jaime Guzmán, ancien dirigeant du groupe paramilitaire d’extrême droite « Patria et Libertad », idéologue du régime de Pinochet et auteur de l’actuelle Constitution du Chili, est exécuté. Peu après, Cristián Edwards, fils du propriétaire du journal El Mercurio, organe de presse de la dictature, est enlevé avant d’être libéré, sain et sauf, contre le paiement d’une rançon.
Alors membre de la Direction nationale du FPMR, le « Comandante Ramiro » est arrêté. Accusé d’être impliqué dans les affaires Guzman et Edwards, il est jugé en application de la loi antiterroriste adoptée sous la dictature, par un juge unique connu pour sa proximité avec la droite pinochetiste. Condamné en 1994 à une double peine de perpétuité, il s’évade fin 1996 avec trois autres détenus du FPMR, lors d’une opération spectaculaire en hélicoptère. Deux des évadés se verront reconnaître le statut de réfugié politique, l’un en Suisse, l’autre en France, en 2018.
Contraint à la clandestinité, Mauricio s’engage dans un combat internationaliste qui le conduit au Brésil, où il est arrêté en 2002. Il y restera détenu pendant 17 ans (soit plus de 6000 jours consécutifs), placé à l’isolement cellulaire total, sous un régime pénitentiaire extrême et inhumain. Pendant tout ce temps, les gouvernements chiliens successifs ignoreront les multiples appels de la famille de Mauricio et du monde de la solidarité pour que cesse cette situation de torture. En 2019, alors qu’il peut prétendre à un régime de semi-liberté, les gouvernements de S. Piñera au Chili et de J. Bolsonaro au Brésil s’entendent secrètement pour l’extrader au Chili, opération réalisée le 20 août. A cette occasion, sa condamnation au Chili est commuée en une peine à 30 ans de prison, mais la justice chilienne refuse de déduire de la peine restant à exécuter les années de détention passées au Brésil en vue de son extradition.
Après son extradition, Mauricio est incarcéré à la prison de haute sécurité de Santiago où il subit des conditions pénitentiaires analogues à celles qu’il a connu au Brésil, avant d’être transféré au centre pénitentiaire de Rancagua où il est toujours détenu.
L’INDH et la Commission des Droits humains du Conseil de l’ordre des médecins du Chili ont dénoncé ce régime pénitentiaire, préjudiciable à sa santé physique et mentale, comme contraire au droit international. L’Organisation Mondiale contre la Torture, puis le Rapporteur spécial des Nations Unies contre la torture ont également interpellé le gouvernement chilien. Mais qu’il s’agisse du gouvernement de S. Pinera ou du gouvernement de G. Boric, qui lui avait pourtant apporté son soutien lorsqu’il était détenu au Brésil, leurs démarches sont restées vaines. Les décisions du pouvoir judiciaire ne témoignent pas non plus de son impartialité et de son indépendance, malgré la bataille que ses avocats livrent sans répit. Car l’affaire est avant tout d’ordre politique et il s’agit de ne pas indisposer la droite pinochetiste dont Jaime Guzmán demeure l’un des emblèmes.
Au terme d’une procédure initiée en 2005, la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme vient enfin de reconnaître, par une décision rendue publique le 23 janvier 2026, la gravité des violations des droits fondamentaux de Mauricio Hernandez Norambuena pendant sa détention au Brésil, notamment de son droit au respect de son intégrité physique, psychique et morale et à celui de ne pas être soumis à la torture.
En synthèse, l’Etat du Brésil a été condamné pour avoir violé les articles 5.1, 5.2, 5.6, 8.1, 9 et 25.1 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (Droit à l’intégrité personnelle, principe de légalité et de non-rétroactivité, droits aux garanties judiciaires et droit à la santé).
Certes, cette décision n’oblige juridiquement que l’Etat du Brésil. Mais elle renforce substantiellement l’état du droit international concernant les personnes détenues que l’Etat du Chili ne peut ignorer. En tout état de cause, cette décision engage le Chili moralement, éthiquement et politiquement. Le Chili qui a tacitement approuvé les conditions de détention de Mauricio au Brésil, le Chili qui a délibérément refusé de tenir compte des années de détention passées au Brésil en attente de son extradition pour déterminer la durée de la peine à exécuter, le Chili qui, après cette extradition, a perpétué les traitements condamnés par la CIDH alors qu’il était détenu à la prison de haute sécurité de Santiago. Le Chili qui, en agissant de la sorte, a préservé l’architecture punitive héritée de la dictature et participé à une chaîne de violations du droit international des droits humains que la CIDH vient de condamner le plus fermement qui soit.
52 ans après le coup d’état et 35 ans après les faits pour lesquels il a été condamné, qui se situent dans la droite ligne de son combat contre la dictature, Mauricio Hernández Norambuena en reste l’otage. Aujourd’hui âgé de 67 ans, il totalise plus de 25 ans d’emprisonnement et devrait encore purger 21 ans de prison alors même que sa santé suscite de graves inquiétudes justifiant son hospitalisation à l’été 2025. Tandis que les autorités actuelles, qui se réclament de l’héritage de l’Unité populaire, l’ignorent délibérément, sa situation constitue une transgression éthique de l’histoire du pays à laquelle la résistance a chèrement contribué.
Nous attendons du gouvernement chilien, qui en a encore la possibilité d’ici le 11 mars prochain, qu’il assume son devoir et sa responsabilité historique par un geste concret prenant acte de la décision de la CIDH et réponde à notre appel à la libération de Mauricio.
——————————————————-
Collectif pour la Vie et Liberté de Mauricio Hernández Norambuena.
Contact: collectiframiro@gmail.com
Laisser un commentaire